Balade en train assis sur les genoux du dictateur
T.M.-R. 22 novembre 2007

Dans le métro, Rose est témoin d’un suicide. Traité par l’auteur comme un ballet macabre méticuleusement chorégraphié, cet élément déclencheur nous plonge d’entrée de jeu dans un univers sombre, vaguement malsain, mais duquel se dégage malgré tout une certaine poésie. On suit ensuite pas à pas le parcours de Rose, jeune femme pétrie d’ambivalence et emplie d’une colère sourde, qu’elle tente de sublimer à travers la boxe mais qu’elle ne réussit jamais à contrôler entièrement (violence latente qui se transmet également à sa sexualité).
J’aurais aimé pouvoir m’attacher à cette enfant en marge d’elle-même, à cette jeune fille qui tente de s’émanciper d’un passé trouble, à cette femme qui se cherche dans une sexualité hors normes, mais je n’ai malheureusement pas réussi à le faire. Question de ton, de style? Les descriptions de l’univers si particulier de la boxe, que ce soit la salle d’entraînement, les séances avec Coach, les matchs eux-mêmes, sont particulièrement réussies et dénotent une maîtrise certaine du langage. Les retours dans le passé de Rose – notamment les allusions répétées à ce fameux texte rédigé en Secondaire I qui, selon moi, ne méritait certes pas un 10/10 – convainquent beaucoup moins.
Incapable de saisir la nature exacte de l’objet littéraire créé par Simon Girard, je me suis longuement interrogée. Cherchait-il à faire le récit d’une jeunesse blasée, revenue de tout, qui choisit la violence plutôt que la résistance? Capitalisait-il sur la tuerie de Dawson pour attirer l’attention? Devais-je percevoir le récit comme un roman d’apprentissage, dans laquelle l’héroïne tente d’exorciser un passé familial très lourd? À force de danser sur place, d’essayer de deviner la tactique de l’adversaire, difficile de se laisser happer par l’histoire, à moins qu’elle ne soit narrée avec un style exceptionnel, ce qui n’est pas le cas ici selon moi. J’ai donc abandonné la partie, à défaut d'être mise K.O.
Je vous le dis d'emblée, Dawson kid est un roman rude... brutal. Rose Bourassa a le coeur froid et n'a pas froid aux yeux. Qu'on se le dise : elle frappe, frappe sur son mal de vivre, sa rancoeur vis-à-vis sa famille, ses frères, son père et la société. Elle s'offre la jouissance d'un déluge de coups qu'elle n'essaie même pas de mesurer. Elle cogne fort et après seulement, elle réfléchit. Pour Rose, les coups sont une thérapie personnelle, comme on dit ici : elle fait sortir le méchant; et dans son cas, c'est une question de survie.
Extrait :Si j'ai voulu me tuer si souvent ces dernières années, c'est pour la raison de celle qui m'y poussait avant : je ne sens plus rien, donc je n'ai plus mal. Donc rien ne me dit que je suis vraiment en vie, encore. La tête a de la difficulté à y croire. En rêve on se pince, alors que dans la vie on se casse, on essaie en tout cas, on y pense, pour le moins. Si je n'ai jamais eu qu'un seul espoir, c'est de voir le jour où renaîtra la petite princesse rebelle, celle qui n'avait pas peur des coups, qui pouvait tout prendre, qui était née pour faire la guerre, à tout, qui allait tout défoncer. Je ne veux pas, plus jamais pleurer, je suis convaincue qu'il y a des façons plus constructives de sortir le méchant ; je l'ai fait avec tous ces livres que je tenais dans mes jeunes mains. (p. 30)
Simon Girard nous offre un roman extrême rempli de sueurs et de révolte. Une écriture « punchée » sans moyen d'esquiver les émotions pêle-mêle qui surgissent au travers des lignes denses sans répit. Après cette lecture, on se dit : ouf ! J'en suis sortie sans trop de bleus. Lecture très intense.Réf. : Dawson Kid, Simon Girard, Boréal, 2007, 192 pages, ISBN : 13 978-2-7646-0556-1
N'attendez pas de moi que je dise que c'est un livre coup de poing. Trop tentant, trop lu, trop vu, s'en est quasiment comique.
Il y a d'autres choses à dire de l'histoire de cette femme écorchée qui trépigne sur un pied et sur l'autre, une femme « gars » avec l'adrénaline poussé à bout et la testostérone à fleur de peau. Cette Rose, une jeune femme que l'on suit en ressentant un fort inconfort. J'ai éprouvé de la difficulté à la suivre, autant qu'à l'abandonner. Pourquoi ne pas l'avoir abandonnée ? Sa douleur répétitive a quelque chose de lassant, une douleur qui ne mène nulle part, c'est dur sur les nerfs. Un exploit de l'auteur qui a réussi à me raccrocher à ses problèmes grossis à la loupe, ces coups de poing (bais oui, je succombe !) à la vie et à celui qui lui a donné la vie. Je me le suis demandé, vous pensez bien, pourquoi si difficile cet attachement, grandissant lentement avec les lignes qui nous passent sous l'oeil ? Je réponds à cause de l'intensité, palpable, celle du créateur de Rose, et je nomme Simon Girard. On sent que ça bouillonne dans cette tête d'écrivain qui pousse le crayon avec instinct et fougue. Son principal talent est de laisser bouillir à gros bouillons sans mettre de couvercle. Il ne faudrait pas mettre de couvercle, ça déborderait c'est sûr.
L'attachement à Rose est essentiel puisque l'on souffle en même temps qu'elle et je l'ai eu ardu, laborieux, pour refus de son sexe. J'ai refusé son « femme » longtemps, presque tout le temps. Je ne la voyais pas femme, cette Rose épineuse. J'entendais et voyais l'auteur tout le temps souffler dans son personnage comme dans un personnage gonflable. Ce n'était pas Rose qui apprenait à donner les coups de poing au bon endroit, entre quatre cordes bien tendues, mais un homme, l'auteur c'est certain. Et puis, il faut dire que les premières scènes de boxe m'ont quelque peu lassée. Décortiquer à ce point un coup de poing, c'est du haut voltige d'écrivain mais est-ce que la spectatrice cloisonnée que j'étais, et non férue de boxe a embarqué dans le ring ? Non. Le goût a été grand de sauter quelques crochets mais je ne l'ai pas fait par respect pour l'auteur, si présent, si intense dans son désir d'être. On ne raccroche pas au nez de quelqu'un qui nous raconte sa vie par petits coups, haletant.
Certaines phrases, certains paragraphes m'ont laissée coite, c'était senti pas seulement écrit, j'étais béate d'admiration devant cet oubli de soi pour se laisser aller au geste d'écrire. Écriture nerveuse et instinctive. Écriture qui s'abandonne.
J'ai hâte de voir le prochain sujet de l'auteur, bien sûr, j'ai hâte. Se donner un peu plus de temps pour peaufiner, pour sortir du jet à l'état brut, qu'est-ce que ça donnerait ? J'ai l'impression que l'auteur écrit à chaud mais que le travail de réécriture n'est pas son fort, entraînant dans le texte des mouvances qui pourraient décourager certains impatients. À ce qui me semble.
Mais un jour, mêlant l'ardeur naturelle au travail acquis, un chef d'oeuvre, pourquoi pas, pourrait être à portée de plume.