vendredi 11 juillet 2008
Le goût des autres
On peut notamment lire dans sa critique: « Porté par une écriture syncopée, flirtant avec l'oralité et soutenue par toute une gamme de répétitions poétiques, le roman de Katia Belkhodja séduit avec ses belles figures d'apatrides qui reconstituent l'histoire de leurs origines à partir de leurs déplacements géographiques et de leurs rencontres amoureuses. La nouvelle plume à la fois sensible et exigeante qui s'y déploie est celle d'une authentique écrivaine. »
Pour lire l'intégralité de l'article, c'est ici.
dimanche 15 juin 2008
Talent en provenance d'Alger
De la peau, des craies de couleurs et des dizaines de crêpes. Des personnages. Deux jumeaux rêveurs, un artiste et un autiste. Une grand-mère kabyle au cœur brisé et à la colère éternelle. Une cousine aux doigts brûlés, à bout de tristesse. Deux Celia. Une dentiste narcoleptique. Une petite fille qui pleure, une autre qui veut savoir pourquoi on enlève ses souliers à l’entrée des mosquées. Marguerite Yourcenar, la morte, Doña, la fille aux boucles d’oreilles. Une phrase : « Le ciel est encombré de bleu.» Et puis finalement des lieux pour accueillir cette bande et ses errances. Montréal, Paris, Casa Blanca. Quelques quais de la Seine, aussi.
En fait, ce que nous offre La peau des doigts, outre ses personnages chimériques, c’est un monde en soi. Vous me direz « Mais, Maxime, chaque roman nous fait découvrir un univers.» Certes, je ne puis qu’acquiescer à cette affirmation. Mais l’univers de ce roman-ci est tout à fait hétéroclite : c’est notre monde, mais une autre réalité. Une réalité libre de toutes conventions sociales et de tout manifeste sur la normalité. C’est un monde sécant au nôtre, un endroit où l’absurde est banal et où le banal est absurde. Le lire, c’est accepter une autre conception du sens de vivre, d’autres lois de la physique. C’est l’univers de La peau des doigts, tout en simplicité et en subtilité, une création de l’auteure qui lui a permis de faire évoluer ses personnages dans un environnement sans limites. Une dimension-parallèle dans une œuvre qui n’a pourtant rien à voir avec la fiction.
Gratter le rêve sous la vie
Solitudes désenchantées qui se frôlent, s'enflamment à l'occasion mais jamais ne se fondent l'une dans l'autre, les personnages du roman sont esquissés à traits flous, ponctués ça et là d'éléments particulièrement vibrants. Si on cherche une cohésion narrative, une linéarité dans le récit, on devra abdiquer. Si on accepte de laisser l'histoire nous imprégner comme un songe éveillé, on entendra au détour le chant du muezzin, le clapotis de l'eau dans la fontaine, les crêpes qui sautent dans la poêle, le métro qui entre en gare, les insectes croqués sur le vif, les pensées des protagonistes, la vie qui bat, avec toutes ses désillusions. « À Montréal, des fois, il fait si bleu qu'il y en a partout, dans tous les coins. Du bleu. De la lumière. Il y a cette impression d'être Boris Vian. Que le ciel est un arrache-cœur. » (p. 44)
Malgré sa jeunesse, Katia Belkhodja possède déjà une voix unique, qui lui permet de marier des éléments poétiques à la banalité du quotidien. « Je nous ai repéré un arbre comme on se prend une table dans un restaurant quatre étoiles » (p. 20) ou « L'imparfait de l'indicatif est le temps le plus douloureux qui soit » (p. 22) ou encore « On est montés dedans, la fontaine Saint-Michel, l'eau saturée de vœux cuivrés, avortés, l'eau rouillée d'amertume. » (p. 36) J'attendrai avec plaisir son prochain roman pour apprécier si les images prendront la profondeur de l'expérience.
Brûler d'intensité
Phrase difficile à cerner. Sens propre ou figuré? Figuré, sans doute. Le lecteur s’en convainc au fil de sa lecture qui le mène au long d’un récit où s’enchevêtrent les destins de personnages atypiques. La narratrice, d’abord. Ensuite, la grand-mère kabyle, les jumeaux artistes dont l’un s’est amouraché de Marguerite Yourcenar, la cousine qui porte le même prénom que la grand-mère, l'amie dentiste atteinte de narcolepsie. Il y a aussi Doña que la narratrice interpelle mais qui reste énigmatique.
Le récit lui-même est celui d’une quête. Celle de la grand-mère sur les traces d’un amour perdu. Celle de la cousine, meurtrie par le deuil de sa mère. Celle de Gan, le jumeau autiste, à la recherche de son auteur fétiche. La narratrice, elle, s’inclut dans ce qui va la mener de Montréal à Paris, en survolant, par l’entremise des souvenirs des autres, l’Algérie, la côte de la Méditerranée et le nord de l’Afrique. Le lecteur, une fois habitué à cette narration plus onirique que concrète, se laisse prendre par la main aux côtés de ces improbables compagnons de voyage.
On se perd un peu dans ce tout petit roman. Peinant parfois à replacer les personnages, les lieux, les événements qui finissent par devenir flous, difficiles à cerner. Mais l’écriture vaut qu’on s’y arrête. Surtout quand on sait que l’auteur, Katia Belkhodja, a écrit son roman à 21 ans.
Ce détail à l’esprit, la lecture s’enrichit. Car le talent éclate sur ces pages, c’est indéniable. Il ne s’agit pas d’un roman parfait, mais les yeux sont happés par des envolées évocatrices et inspirées, qui brûlent d'intensité:
« Je me suis réveillée quand elle est arrivée, elle a éclaté de rire. Comme ça, sans raison. Un rire qui ne s’arrête pas. Un rire jusqu’à pleurer. De ces rires en fer barbelé qui te font mal dans et autour de toi. À avoir peur d’y être, d’en approcher, ce rire. Il y a des gens comme ça qui savent rire la douleur. Des gens qui ont crevé de solitude. Elle rit comme elle chantait un jour. Il y a des gens qui chantent et puis des gens qui rient, puis des gens qui écrivent et des gens qui ne font rien et ils crèvent. Tous. De solitude. » (p. 33)
Oui. Il y a des gens qui écrivent comme Katia Belkhodja.
Tomber en amour
Mais est-ce vraiment important cette histoire ? Ceux qui aiment les récits narratifs dans la plus stricte expression du terme seront nécessairement déçus. Ceux qui aiment la poésie ne le seront pas. J’ai adoré ce livre dont l’atmosphère onirique m’a complètement happée pendant des pages et des minutes et encore des pages et des minutes. Chaque phrase existe en elle-même avant de devenir avec ses sœurs moins un récit qu’une mélopée. Ou une prière peut-être ? Ce livre serait un mantra que cela ne m’étonnerait pas.
Alors de quoi ça parle. D’art : «L’art, c’est mordre dans l’éphémère.» Ça parle de littérature : «Il paraît qu’on écrit toujours au présent, même ce qu’on a déjà écrit.» Ça parle de sentiments : «Il y a des jours, des fois, on est dans le désespoir d’être. Et puis des jours, des fois, le bonheur sauvage d’être.» Ça parle des relations intergénérationnelles : «Il n'y a jamais rien qu'on puisse faire face à la douleur des vieux parce qu'on ne peut même pas les appeler bébé. Ou leur dire le temps qui passe. Ils le savent déjà, eux, que ça ne passe pas.» Ça parle d’exil : «Immigrant ça veut dire touriste. Pour un peu plus que la vie entière.» Ça parle d’amour aussi bien sûr : «Il y a quelque chose d’une catastrophe naturelle dans les yeux de l’amour blessé.» Et ça parle de peau…
Bien entendu, il y a aura des pas à faire. Peut-être le prochain sera plus accessible, moins touffu quitte à se perdre. Mais comme j’ai aimé ce livre ! De cet amour un peu triste parce qu’on sait qu’il ne sera pas toujours facile à partager.
Mauvaise étiquette peut-être ?
Mais je reviens aux personnages que je ne suis pas pour fuir, même s’ils se fuient. Il y a des jumeaux dont un autiste, et l’autre est peintre (est-il autiste aussi, je ne suis pas certaine). Il y a deux Celia, une cousine de la narratrice et la Celia, grand-mère. Et ces Celia se promènent d’un endroit à l’autre, avec des fascinations pour le métro, les crêpes, l’argent que l’on jette dans une fontaine pour la chance mais surtout une phrase de Marguerite Yourcenar « Le ciel est encombré de bleu ». Ah oui, il y a Dona (petit signe sur le n) avec qui tout commence et tout finit. Il ne faut pas oublier non plus la dentiste narcoleptique dont le rôle se résume à être une narcoleptique qui au réveil ne semble pas plus réveillée. Une part importante de l’histoire, ou du malaise ambiant qui s’étire de tous côtés, tourne autour du deuil de la mère de Celia, dont la grand-mère, Celia, est la mère. Encore là, une démonstration que la dernière chose qu’il faille attendre de ce texte est la clarté.
Est-ce que les rêves, s’entend ceux que l’on fait les yeux fermés, sont clairs ? Répondre à cette question est répondre que cette histoire doit se prendre comme un rêve, non comme un roman avec une histoire. En tout cas, moi, cela a été ma survie de lectrice qui doit lire jusqu’au bout, sans s’endormir. D’ailleurs, la narcolepsie et l’autisme, sont des genres de fermeture à la réalité.
Les mots contenant une vie en soi se portent par eux-mêmes, nous transportent comme de la poésie à l’état brut. Le mieux est de s’y laisser couler et certaines fois on exulte et d’autres, on s’assoupit. Qui se bat contre l’assoupissement quand il doit lire ? Moi ! Alors, cette lecture a été assez souvent un combat. Combat mené aussi contre mon rationnel et mon désir de clarté. Les deux ont dû se taire pour faire place aux mots. Cela m'a donné l'impression d'être cachée dans la tête de quelqu’un qui rêve et ce n’est pas une expérience que j’ai trouvé facile.
Pourtant, je m’arrêtais parfois devant la vitrine des mots exposés, dans leur état d’objets joliment regroupés, remplie d’admiration, bouche bée. J’en ai déduis que cette Katia Belkhodja a le talent de la poésie plus que du roman, delà mon titre ; mauvaise étiquette peut-être ?
dimanche 8 juin 2008
Quartier Libre rencontre Katia Belkhodja
Quartier Libre
Journal indépendant des étudiants de l'Université de Montréal
La peau des doigts commence par ces mots : « J’ai ta chair arrachée entre les dents ». Pourtant, au premier abord, Katia Belkhodja ne ressemble pas à son livre. Chaleureuse, elle cache sa timidité derrière de grands éclats de rire. Cette Montréalaise d’origine algérienne, étudiante au baccalauréat en littérature française à l’Université de Montréal, publie son premier roman chez XYZ.
Dans l’entrée du Caféo, sur la rue Rachel au coin de Saint-Denis, Katia Belkhodja s’amuse avec un petit garçon de cinq ans à peine, fasciné de la voir si souriante. À table, derrière un chocolat chaud, elle dit bonjour aux gens qui passent, même si elle ne les connaît pas. Les voisins qui travaillent à leur ordinateur lui jettent des regards intrigués. Il faut dire que, pendant près de deux heures, elle parle en riant sans arrêt, tant qu’elle en a les larmes aux yeux. Toujours entre deux émotions, souvent dans le second degré, Katia Belkhodja est une personnalité aussi difficile à cerner que les nombreux personnages de son roman, La peau des doigts. En la voyant, on repense au début du livre, au moment où la narratrice s’adresse à une très sensuelle Doña, à la bouche pulpeuse et à la voix de gamine.
En parallèleQuand une question l’interpelle, elle se fige, songeuse : « je ne sais pas d’où elle vient cette histoire. J’avais cette phrase en tête, “j’ai ta lèvre arrachée entre les dents”, et je suis partie de ça. » Au fur et à mesure qu’elle se raconte, on reconnaît quelques éléments autobiographiques, la grand-mère kabyle, le garçon rencontré dans le métro et Doña, la fille au prénom « tellement beau ». On reconnaît surtout cette façon très particulière de s’exprimer, des phrases courtes, abruptement interrompues, reprises en escalier. Elle approuve l’idée que le lecteur, perdu dans le roman, finisse par se sentir en osmose avec les personnages. « Eux aussi, ils sont totalement perdus », dit-elle. De pays en pays, chacun se cherche et voit se diluer le lien de ses origines. Katia Belkhodja, elle, se dit Québécoise ou Algérienne, selon ce qui l’arrange. Elle regrette de ne pas parler la langue de son pays d’origine : « Je pourrais me débrouiller en arabe pour sauver ma vie, mais pas plus », dit-elle en riant. La peau des doigts est une quête de filiation, d’identité, qui passe aussi par la littérature : le jeune Gan se prend de passion pour la grande écrivaine française Marguerite Yourcenar, au point de se poster devant l’Académie française en espérant la voir. Katia avoue sans complexe que, lorsqu’elle a commencé à raconter cette histoire, elle ne savait pas que Marguerite Yourcenar était morte en 1987 ! Plutôt que de modifier ce qu’elle avait déjà écrit, elle décide que son personnage apprendra, lui aussi, au milieu du livre, que son idole est décédée il y a 20 ans...
Au fil de la plumeLe roman de Katia Belkhodja est envoûtant, empreint d’une nostalgie diffuse, soit celle du pays natal perdu au fil des migrations successives de personnages déracinés. Une errance, de l’Algérie à Montréal, en passant par Paris, dans laquelle le lecteur est lui aussi sur le point de se perdre. Elle raconte volontiers que la première version de son texte était bien plus difficile à suivre. Son éditeur, André Vanasse, lui a demandé de faire un gros travail pour « rassembler » les multiples histoires qui se croisent. Elle imite, en joignant les mains et avec une voix grave, son éditeur lui demandant de démêler le récit pour le rendre compréhensible : « On ne se souvient plus de ce personnage ! Malheureusement, le lecteur n’est pas dans la tête de Katia Belkhodja ! » Après presque un an de travail, le roman est sorti en librairie le 6 mars dernier. Quand on lui a demandé si elle avait des idées pour la couverture, Katia a haussé les épaules. Pour elle, il est temps de se détacher de ce projet entamé en 2006. Après 10 mois d’une rédaction intermittente, elle hésite longuement avant d’aller le porter chez un éditeur. Poussée par ses proches, elle se décide finalement… Mais, au lieu de tenter sa chance dans plusieurs maisons d’édition, elle se contente de le déposer chez XYZ ! « Pourquoi ? Parce que j’aime bien marcher à pied, raconte-t-elle, hilare, quand elle réalise l’incongruité de sa réponse, avant de préciser : XYZ c’est la maison d’édition la plus proche de Berri- UQAM. » On ne voit toujours pas trop le rapport, mais on n’en saura pas plus. Elle raconte en revanche qu’elle a marché jusqu’à Boréal, mais qu’elle est arrivée après la fermeture. Chez Leméac, elle est ressortie en courant. « Finalement, résume-t-elle en riant, ça a été beaucoup de sport, la publication ! ». Quand, cinq mois plus tard, XYZ l’a rappellée pour la publier, elle était en Suisse dans le cadre d’un échange universitaire. Le livre a dû attendre, comme l’aboutissement d’une errance, que son auteure nomade rentre au pays.
mercredi 21 mai 2008
Sur Kabylie Watch
La jeune auteure dont on parle aujourd’hui, Katia Belkhodja, vient de mettre au monde un premier roman, La peau des doigts, où les personnages marchent longuement, comme s’ils se cherchaient dans le dédale d’un passé flou, presque effacé. À force de chercher, des points de repères se précisent, des images surgissent, des visages se modèlent. Une histoire de tendresse s’inscrit dans la mémoire d’une grand-mère kabyle pendant qu’en parallèle la narratrice s’adresse à Doña, une « fille qui ne sert à rien dans l’histoire », qu’elle reconnaîtra toujours grâce à ses boucles d’oreilles, avec une phrase-choc : « J’ai ta chair arrachée entre les dents. » De cette manière rebelle, aux dents acérées, on fera connaissance avec une capitale, Paris, où l’auteure situe des femmes qui lui sont certainement chères. Entre fiction et réalité. Quelle part de vérité ou de mensonge aborde-t-on à vingt et un ans ? La vie est encore à l’état de rêve ou de cauchemar selon le pays d’où l’on vient. Immigrer n’est pas toujours faire du tourisme mais une manière de survivre aux différents malheurs qui nous ont fait fuir vers un ailleurs incertain. Marcher, aller de l’avant, n’est-ce pas aussi marcher vers l’arrière ? On s’étourdit dans la fatigue, on se perd dans le bruit, le cœur en rage... On observe les inconnus que l’on croise, qui nous doublent. L’impression demeure - même si elle est trompeuse - de vivre un avenir surprenant tellement il annihile les « choses qui font si mal qu’il faudrait se dépecer pour s’en défaire. »
Aidée d’un style hoqueté, débridé, d’une écriture abrupte, Katia Belkhodja dresse des personnages d’hier et d’aujourd’hui, un décor urbain qui est celui du métro parisien, des quais de Seine. Des fontaines. Celle de la place Saint-Michel, celle de l’esplanade de la Place-des-Arts. La grand-mère kabyle, Celia, attend en vain son amant algérien qui, malgré sa promesse, n’est jamais venu la rejoindre à Paris. Elle se remémore le petit garçon qui la guettait sous le noisetier. Il y a l’autre Celia, la cousine, qui ne s’est jamais consolée de la mort de sa mère. Pour noyer son chagrin, elle fait des crêpes et se brûle la peau des doigts en les cuisinant. Les jumeaux, Gan et Fril, rencontrés par hasard à Paris, accompagnés de la petite fille Magdalène, poursuivent un chemin à peine tracé dans la peau de la main. Fril est peintre, Gan est autiste, amoureux fou de Marguerite Yourcenar. « Il ne dormait plus, ne mangeait plus. Il ne faisait rien, que relire les Mémoires d’Hadrien... » Une phrase le hante, soi-disant écrite par l’illustre écrivaine : « Le ciel est encombré de bleu. » Avec la narratrice, ils se pointent devant l’Académie française, espérant que Marguerite sorte de l’auguste bâtiment. En vain. Ils finiront par savoir par le Net qu’elle est morte en 1987, enterrée dans le Maine... Il y a aussi la dentiste chez qui tous squattent, elle est « l’arrière-petite-fille de la danseuse de tango », qui était venue au village autrefois ; elle a appris « aux idiots à danser, merveilleusement bien, le tango. » Des affiliations familiales, peut-être autobiographiques, se nouent. Celia, la cousine, la narratrice ne sont-elles pas les petites-filles de Celia, la grand-mère kabyle ? L’auteure elle-même est algérienne. La peau des doigts s’avère une quête de l’identité déracinée ainsi qu’un hymne à toutes les peaux, qu’elles soient noires, brunes - mates - ou blanches.
Un brin de nostalgie, beaucoup de gravité - et d’humour - imprègnent ce roman. On erre de l’Algérie à Montréal, en passant par Paris. Plusieurs références symboliques ont trait à la souffrance, aux regrets, à la solitude. Aux êtres qui défendent des causes pour le bien-être des humains, des animaux, de la nature. On ne se demande pas quel sera le deuxième roman de Katia Belkhodja, on est assuré que cette jeune femme de vingt et un ans possède un talent indéniable que son éditeur devra surveiller de près, l’auteure étant à l’âge des « rires jusqu’à en pleurer », du tout blanc du tout noir. Aucune nuance, aucune concession. Cet âge tendre et révolté à la fois, ne prête attention qu’à la déchirure de la peau, les égratignures seront pour plus tard... L’auteure, entremêlant ses lèvres à celles de la fille aux boucles d’oreilles, n’avoue-t-elle pas qu’elle a « toujours été une enfant. » ? On lui souhaite de grandir un peu pour avoir le bonheur de la lire longtemps.
mardi 20 mai 2008
La recrue du mois de juin: Katia Belkhodja, La peau des doigts.
Il est des romans qui nous laissent l’âme un peu triste. La peau des doigts est de ceux-là. Les personnages qui y circulent sont comme des nomades égarés. Ils courent après des rendez-vous ratés. C’est le cas de la grand-mère Celia, qui a attendu toute sa vie l’arrivée de son amant, lequel n’est jamais venu. Voyez les jumeaux : Gan est autiste, Fril est peintre. Ces deux-là errent dans les villes. Ils sont absents et intenses à la fois. Avec la narratrice, ils sont à la recherche de Marguerite Yourcenar. Ils la croient à Paris, à l’Académie où elle n’est pas, pas plus qu’au Père-Lachaise, elle qui a été enterrée dans le Maine, aux États-Unis. Et puis, il y a Celia, la nièce de la grand-mère, qui se meurt de la mort de sa mère. Inconsolable, elle fait des crêpes pour oublier. Elle se brûle la peau des doigts en les retournant…
Mais toute cette tristesse n’empêche pas l’humour de poindre à chaque page. Et la poésie aussi, parce que ce roman est un poème à la peau, à toutes les peaux, celle des Kabyles, car la grand-mère vient d’Algérie, autant que la peau des jumeaux. Aimer, c’est caresser, c’est manger des lèvres, c’est s’habiller de la peau de l’être aimé et c’est souffrir de sa présence trop intense tout autant que de son insupportable absence.
Aimer, c’est lire La peau des doigts, un roman écrit par une jeune auteure de vingt et un ans, née en Algérie, et qui nous fait voyager dans les mots, dans les villes, dans les rêves…