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vendredi 15 février 2008

Complainte amoureuse langoureuse

Judas commence par une « Entrée en matière » et une fois arrivé à la dernière page, j’y suis revenue et j’ai réalisé que tout était dit dans cette page et demie. C’est le résumé du livre, point à la ligne. Neffeli, le personnage principal raconte la part des trois hommes dans sa vie : son père, qu’elle nomme le placier de sa vie parce qu’il l’a incité à des études prestigieuses d’architecte pour sa réputation à lui autant qu’à elle. Son fiancé de Damas qui l’aime parfaitement mais de loin, même si elle est assurément très imparfaite. Et le garçon juif pour lequel elle éprouve une obsession à l’état brut.

Comme la trame de fond est mince, il s’agit de s’intéresser à cette obsession déconcertante pour ce garçon juif dans l’espoir, qui sait, d’en comprendre la source. Celui qu’elle nommera souvent le « pieux » nous ne le connaîtrons pas vraiment autrement que sous les dehors d’un garçon juif orthodoxe qui tient à exercer sa religion même si elle le fait souffrir. Lui, est récemment divorcé, elle, vient tout juste d’avorter du bébé du fiancé et les deux se reconnaissent dans la salle d’urgence d’un hôpital. Comme le fiancé de Neffeli est retenu au chevet de son père à Damas, la route est libre pour qu’elle se laisser couler à fond par son mal de peau du garçon juif.

Les dialogues sont rares, le vive-voix parcimonieusement égaré par ci et par là, ce qui a fini par me manquer, ne serait-ce que pour me sortir de la rengaine du « je souffre de ton absence ». Évidemment, c’est cohérent, il s’agit d’une obsession et une obsession contient son lot d’incessants recommencements !

Une belle écriture qui se démarque dans l’art de la complainte amoureuse langoureuse. De belles envolées en ce sens précis laissent la place, un peu abruptement parfois, à une écriture plus quotidienne. Ces styles d’écriture se juxtaposent et sporadiquement, arrivent des lettres, jamais expédiées au destinataire que j’ai appréciées plus pour l’esthétisme pur que pour l’émotion touchante.

La trame de l’histoire est si ténue que j’ai presque fini par me dire, un beau style, oui, mais pour servir quelle intrigue ? J'aurais apprécié une histoire plus étoffée et j'ai eu de la difficulté à sentir l'incarnation des personnages, le principal y compris. Par exemple, Neffeli est une architecte et il est très difficile d’y croire. Ensuite, sa gang d’amies au début, c’est intéressant et puis ensuite, elles s’éclipsent complètement nous laissant fin seul avec un dialogue intérieur qui, tout bien tourné qu’il soit, finit par lasser à la longue.

Un amour improbable

Valse-hésitation entre les protagonistes, tango alambiqué entre le vécu et les rêves de la narratrice, réfraction entre le chant du cantor de synagogue qui brime en même temps qu’il libère, Judas de Tassia Trifiatis a les défauts de ses qualités. En voulant explorer un univers inusité, l’auteure m’a fait hésiter entre tendresse et énervement, la poésie de son style ne réussissant pas à masquer les mines dissimulées un peu partout en sous-texte, prêtes à exploser au moindre pas. Quand on s’y attarde, l’histoire est simple : un amour improbable entre Neffeli, jeune Grecque des plus affranchies mais ployant sous le poids de la tradition et Yéhouda, grand garçon juif orthodoxe écrasé par les diktats de sa religion mais qui au fond, ne demande qu’à s’en affranchir. Deux êtres finalement pas si différents de nous tous.

Le point de départ de l’histoire ne m’a jamais entièrement convaincue et cela m’a empêchée par moments de me laisser subjuguer par le récit. Comment imaginer, même en s’assumant en tant que suprême deus ex machina, qu’une femme qui vient de se faire avorter puisse être ouverte à autre chose qu’à la douleur qui la traverse, qu’elle osera jeter un regard, fût-il désintéressé ou simplement amusé, sur ce Juif hassidique venu accompagner un parent? Je comprends bien – je serais tentée d’écrire « trop bien », l’auteure y revenant suffisamment abondamment pour que l’on ne l’oublie pas! – que Neffeli s’attache à Yéhouda en partie parce qu’elle cherche à combler ce vide en elle, physique et émotif. Mais est-ce suffisant pour amorcer une histoire aussi complexe que celle-ci? Je reste sceptique. Et pourquoi continue-t-elle d’écrire à ce mystérieux fiancé, égaré là-bas dans sa Syrie natale (et comment a-t-elle pu le rencontrer, celui-là)? Pourquoi n’ose-t-elle pas s’assumer entièrement et juge-t-elle avoir besoin de se réfugier dans le cocon familial? Il nous manque trop d’informations pour qu’on y croie entièrement.

Le style est fluide et contient suffisamment d’images réussies pour qu’on s’y attarde quelques instants en les lisant. « Comme des bulles de savon, ses expériences avec moi lui éclataient au visage. Et il jubilait. Je lui avais mis de la boue sur les paupières. Depuis, il voyait. » (page 61) L’histoire d’amour est suffisamment attachante pour que les personnages continuent de nous hanter, une fois le livre refermé. Pourtant, je continue de m’interroger sur les failles de ce premier roman, sa chute précipitée notamment. Après avoir choisi la voie (et la voix) de la tendresse, du lien qui se tisse doucement, aussi subtilement que la laine du châle de prière, Tassia Trifiatis fait basculer les amoureux dans le néant du quotidien qui reprend ses droits, avec une désinvolture presque violente qui m’a laissée des plus perplexes. Comme une histoire d’amour qui se termine en queue de poisson…

Pas grand chose

Je vous l’annonce d’entrée de jeu, je n’aurai pas grand-chose à dire sur ce roman. Même en faire un résumé cohérent ne me vient pas facilement. C’est ce qui arrive lorsqu’on ne parvient pas à embarquer dans l’univers que l’on nous propose.

Judas, c’est ça pour moi. Ce n’est pas que le travail de Tassia Trifiatis soit mauvais. Malgré certaines petites maladresses qui auraient pu être évitées, l’écriture est tout à fait correcte. Le contexte et les personnages assez bien esquissés. Mais ça ne lève pas. C’est peut-être au niveau de l’histoire que ça accroche.

Je n’ai pas eu beaucoup d’intérêt à suivre l’espèce d’errance du cœur que vit Neffeli après son avortement. Grecque d’origine vivant à Montréal, elle s’embarque dans une relation bizarre avec Yéhouda, un jeune homme juif tiraillé entre ses pulsions profondes et le dictat de sa religion. Les différences culturelles sont bien démontrées. Le contexte nous rappelle Hadassa mais en beaucoup moins bon, faut-il à juste titre le préciser.

Déceptions... et pourtant

Judas, premier roman de Tassia Trifiatis, tourne autour du thème de la trahison. Le personnage principal, Neffeli, vit une passion amoureuse torturée avec un juif hassidim, Yéhouda, après un avortement qui la hante et alors qu’elle va laisser tomber son fiancé Haïtem, parti séjourner en Syrie.

J’avais beaucoup d’attentes devant ce roman. C’est sans doute pourquoi je suis si déçue de cette lecture.

Ma première déception, concerne le niveau d’érudition du roman. Je m’attendais à plus d’une auteure d’origine grecque vivant dans une ville aussi multiethnique que Montréal. Le sujet central du roman est la différence entre l’héroïne et Yéhouda et l’impossibilité pour eux de partager leur monde. Est-ce voulu qu’on ne s’arrête qu’au dehors de ce qui caractérise la communauté juive orthodoxe? Qu’on n’y apprenne rien, qu’on reste en surface, avec une impression de surfer sur les apparences? Les allusions à la culture arabe, à la musicalité de la langue, sont décevantes. Même la Grèce, que l’auteur connaît pourtant, reste pâle et sous-utilisée.

Autre déception, le propos. La trahison est un thème riche. Évocateur. Qui a nourri de nombreux romans, inspiré plusieurs créateurs. Probable que cela continuera à inspirer encore de grandes œuvres. Pourtant, ici, je n’ai pas « senti » cette trahison. On me l’a bien suggérée, en appuyant beaucoup d’ailleurs, mais sans succès. Elle est désincarnée. Conceptuelle. Absente dans l’essence même de ce qu’est la trahison.

Autre déception : le processus narratif incluant des « lettres » destinées à être tour à tour détruites, cachées, effacées… On se demande à quoi elles servent, réellement. Déjà que la narration est au « je », on n’ajoute rien de nouveau à l’angle d’approche du personnage central par cette étrange insertion épistolaire.

J’en arrive à ma déception ultime, celle qui m’a pratiquement fait refermer le livre avant même la cinquantième page : le style. Quelle lourdeur! J’ai mis un temps fou à lire ce mince roman de 142 pages. L’écriture ne « coule » pas. On s’empêtre dans un style affecté, ronflant, qui cherche l’effet sans faire mouche. J’ai été agacée par l’impression constante de l’exercice de style. J’ai tiqué notamment sur ces métaphores répétées à l’envi, sur les thèmes les plus divers : rivages marins (p. 73), instinct de loup (p. 82), scène de théâtre (p. 114), etc. Sans compter les phrases alourdies d’adverbes et d’adjectifs inutiles. Un exemple? « Ma bouche aussi avait juré qu’elle ne collerait plus ses papilles sur ses gouttes effrayées, sur l’épicarpe de viande aigre-douce du garçon juif. » (p. 82)

Mentionnons au passage des fautes d’orthographe qui rendent, pour certaines, la compréhension difficile : le « gargon (garçon) juif » (p. 53), « Mon amie avait toujours était (été) bonne au jeu de l’exagération » (p. 62), « Ainsi j’ai fini par tout avouer à la dame aux cheveux, donc (dont) j’enviais l’inertie. » (p. 77), « j’étais entré (entrée) chez lui » (p. 133) Je dois dire à cet effet que ces fautes m’ont surprise venant d’un éditeur comme Leméac. Car ici, ce n’est pas l’auteure qu’il faut blâmer mais la personne qui a supervisé la relecture du manuscrit final.

Déceptions, donc, que cette lecture de Judas.

Pourtant…

Pourtant, je ne saurais nier le talent manifeste de Tassia Trifiatis. Son sens de la langue. Cela mérite qu’on le souligne. Mais il lui faudra se départir de son enveloppe de « bonne étudiante » pour s’assouplir, se délester de tout ce qui alourdit son style et prendre enfin son envol d’écrivain. Ainsi, malgré toutes mes réserves devant ce Judas, je décèle chez Tassia Trifiatis l’écrivain en devenir.

Une belle poésie... une petite déception

Neffeli est d’origine grecque, elle vit à Montréal et est fiancée à un Syrien, Haïthem. Voilà le point de départ du maëlstrom identitaire qui forme la colonne de ce livre. La nouvelle pièce au puzzle c’est une rencontre inopinée avec un Juif hassidique dans la salle d’hôpital où Neffeli va faire vérifier les suites de son avortement. Il s’agit donc d’une histoire de désir impossible, d’une relation secrète et maudite, passionnelle et sans lendemain. Il y a aussi, dans cet étrange récit, la volonté de faire un pont entre la douleur de l’enfant perdu et celle de cet amour impossible, l’innocence du jeune juif comblant le vide de l’enfant qui ne sera jamais.

Tassia Trifiatis écrit incroyablement bien. Il y a une poésie, un lyrisme, une richesse dans sa plume qui donne envie de la connaître plus, de l’entendre davantage. Mais en attendant un deuxième roman, je n’ai pas du tout embarqué dans cette histoire comme une métaphore. À un moment donné, la poésie semble s’enrouler sur elle-même et ne pas avoir d’autres fins. Je suis assez d’accord avec Jade Bérubé de La Presse lorsqu’elle écrit «… la poésie des premiers chapitres ne prend pas l'envol attendu par la suite et l'on se surprend à espérer un développement autre que lyrique.» Je ne saurais mieux dire !

J’ajouterais que l’entêtement de Neffeli a fini par me tomber sur les nerfs. Je suis dans une phase où les personnages littéraires qui font des fous d’eux sous prétexte de passion m’énervent au plus haut point. Comment disent-ils… been there, done that !

La vie à double voie...

Je passe à la confesse et j’avoue avoir confié à quelqu’un que ce titre et son quatrième de couverture ne m’inspiraient vraiment pas ! Surprise ! J’ai dévoré ce roman. Il faut dire que j’ai depuis très longtemps un faible pour les relations inter-culturelles et toute leur complexité ! L’élément appréciable chez Trifiatis, c’est qu’elle n’a pas essayé d’enjoliver le quotidien de ces êtres souvent poussés au déchirement qu’imposent les différences culturelles et la religion dans un couple. Elle a une écriture poétique et réaliste. Les textes sont travaillés et les lettres originales. Un seul bémol, la place consacrée à Haïthem est trop minuscule pour développer une certaine révolte face à la vie en parallèle que mène Neffeli. Ce n’était peut-être pas l’effet voulu, mais je pense que l’élément « piquant » aurait été un peu plus au rendez-vous ! Un excellent début...

Trahisons...

Neffeli - la narratrice - a 3 hommes dans sa vie : son Père, « le placier de [sa] vie », Haïthem, « [son] fiancé qu['elle a] l'intention de quitter » et Yehouda, le garçon juif, le pieux... son amant. Une rencontre amoureuse entre deux êtres qu'une religion sépare, voilà ce que nous raconte Tassia Trifiatis dans son premier roman, Judas.

Neffeli et Yehouda se rencontrent à l'hôpital, suite à l'avortement de cette dernière. Yehouda va vite prendre la place de cet enfant perdu... Voilà surement une des choses qui m'a déplu dans ce roman : la base de cette histoire d'amour, ce jeune homme que la narratrice appelera souvent son enfant, qui en devient un substitut... alors que si peu d'années les séparent et qu'ils s'aiment.

Et l'amour n'est pas le plus fort face à la ferveur religieuse de Yehouda. Alors qu'on pourrait croire que le fiancé de Neffeli est L'obstacle à leur histoire, hé ben non, c'est la ferveur religieuse de Yehouda qui va être une entrave...

J'avoue que tous ces éléments ne m'ont guère fait accrocher à l'histoire. De plus, je n'ai pas été, non plus, emballée par l'écriture de Tassia Trifiatis. Elle est pleine de métaphores... un peu trop, à mon goût. Pendant un paragraphe, elle va faire des métaphores sur un même thème. Je les ai parfois trouvées maladroites, mais j'ai surtout trouvé qu'il y en avait trop. Et puis la narratrice n'était pas tout le temps clair et j'avoue que cela m'a quelques fois perturbé...

En conclusion, mon avis reste très mitigé sur ce roman, n'ayant été emballée ni par l'histoire, ni par l'écriture de Tassia Trifiatis...

vendredi 1 février 2008

Chez cyberpresse.ca...

Le dimanche 16 septembre 2007
Judas : un premier roman fort intéressant

Jade Bérubé
La Presse
Collaboration spéciale

Judicieux titre que ce Judas. L'héroïne de ce premier roman de Tassia Trifiatis ne se laisse d'ailleurs voir que par à coups, entre des coulées de mots. Noyée dans un sentiment de culpabilité après un avortement irréfléchi, alors qu'elle vient à peine «d'extraire la bague de fiançailles de son ventre» sans le dire au fiancé, Neffeli rencontre Yehouda dans la salle des urgences. Se tisse alors un étrange lien affectif entre la coupable et le jeune juif hassidique audacieux et ostracisé par ses pairs. C'est que dans un trouble transfert, Neffeli s'approprie rapidement le jeune homme, l'habillant du suaire de son enfant perdu.

S'ensuit une relation où l'érotisme frôle constamment la quête, Neffeli s'obstinant à nier l'absence dans ses entrailles, ouvrant au garçon juif «le judas de sa chair». Or, Yehouda délaisse un jour la nouvelle matrice non juive pour retourner à sa communauté, laissant Neffeli gérer la double perte.

Visiblement, Tassia Trifiatis livre ici un premier roman fort intéressant, jouant si bien avec les métaphores qu'érotisme et maternité se confondent habilement. Toutefois, la poésie des premiers chapitres ne prend pas l'envol attendu par la suite et l'on se surprend à espérer un développement autre que lyrique. L'idée aura-t-elle dépassé l'auteure qui, ne sachant où la mener, n'a pu faire autrement que la laisser tourbillonner sur elle-même? Peut-être. À suivre

dimanche 27 janvier 2008

Dans le Devoir.com...

Christian Desmeules - Collaborateur du Devoir
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 novembre 2007.

Observé de l'extérieur, le judaïsme dans sa pratique la plus orthodoxe semble exercer parfois une véritable fascination. Une fascination où se mêlent autant l'incompréhension que le mystère, qui se transforme parfois, pour le romancier, en invitation à pénétrer par l'imagination au-delà des volets clos et des habits noirs. À percer les codes et les rituels de cet «univers parallèle». L'an dernier seulement, Myriam Beaudoin (Hadassa) puis Marc-Alain Wolf (Kippour) ont cédé à cet appel des mots.

Tassia Trifiatis, auteure de 27 ans née à Montréal d'un père grec et d'une mère québécoise, s'amène avec un premier roman, Judas, récit d'une rencontre mouvementée entre une jeune femme grecque et un jeune homme de la communauté hassidique. Un roman empreint de violence rentrée et d'un certain désespoir d'aimer.

Neffeli Lykourgos, la narratrice, est une jeune architecte de Montréal. Ses parents sont retournés vivre en Grèce et son fiancé séjourne en Syrie au chevet de son père gravement malade. «Chez moi, les hommes sont tous loin et se veulent présents. L'un depuis une ville lointaine, l'autre depuis une ville encore plus lointaine. Et le troisième depuis ma fenêtre.» La mère? «J'aimais ma mère. Par contre, elle ne me faisait que très peu souffrir, sa présence dans ma vie était donc plutôt fade, voire délavée.»

Dans le plus grand secret, c'est-à-dire à l'insu même de son fiancé, elle vient de subir sans trop réfléchir un avortement et s'habille de noir. «Je portais mon deuil», affirme la jeune femme qui gronde de colère, de rage et d'une violence intérieure.


C'est dans la salle d'attente de l'urgence d'un hôpital où elle se rend, prise de douleurs au ventre, qu'elle fait l'improbable rencontre du jeune homme. «Deux enfants perdus, vêtus de noir, qui se soulageaient.» Yéhouda (Judas, en hébreu) est divorcé depuis quatre ans d'un bref mariage et ne s'est jamais remarié -- un exploit, semble-t-il, dans sa communauté. Il a les dents mal alignées, les joues couvertes d'une barbe faible, il porte des lunettes dont les montures sont trop larges pour son visage. Il habite le quartier de l'enfance perdue de Neffeli, elle ne le trouve pas séduisant. Et pourtant. Même si c'est lui qui croit venir vers elle, il deviendra vite la proie consentante d'un jeu dangereux.


«Depuis notre première nuit ensemble à l'hôpital, Yéhouda était devenu la chair de ma chair. J'étais autant faite de lui que lui de moi.» Il devient sa petite chose, son garçon juif. Il deviendra sans le savoir, lui, le rebelle de sa communauté, l'objet d'une relation fantasmée dont la fuyante Neffeli est la seule à connaître les règles: «Mais regarde, esclave, c'est moi la première qui te devine derrière le judas de ta porte.»


Trahison multiple


Les douleurs du corps, le vide, l'absence, un peu de morbidité et de masochisme, une pincée d'abjection et d'érotisme subversif -- tout juste suggéré. Se mêle à tout cela aussi beaucoup de culpabilité, la litanie des plaintes et de la haine de soi qui viennent avec. Sous l'arrogance de Neffeli, il y a, on le sent bien, une soif de divinités intimes et d'abandon. De l'ordre de celui qu'elle devine lorsqu'elle arpente les trottoirs du quartier où vit la communauté hassidique: «Ici, personne ne se laissait. Constance et ordre. Je me jetais dans leurs bras noirs et blancs alors qu'ils les tendaient à d'autres enfants.»


Tassia Trifiatis insère dans le récit de cette trahison multiple, culpabilité à la clé, des lettres à «faire disparaître sans délai», à «adresser sans timbre ni adresse» ou à «effacer avec de l'eau», adressées à un fiancé qui ne les lira jamais. Des lettres avortées qui nous donnent à voir la profondeur du désespoir de la jeune femme.


Audacieux, poétique, exigeant, Judas nous laisse néanmoins l'impression par moments d'être un exercice un peu tarabiscoté où l'écriture, bien qu'intense et maîtrisée, demeure à dessein dans le vague, accumule en spirales les couches de mystère autour de cette passion froide -- comme si son projet lui échappait. Du reste, Tassia Trifiatis est une auteure à surveiller.

jeudi 24 janvier 2008

Chez Voir.ca...

É.P.
Dans la salle d'attente d'un hôpital de Montréal où elle se rend à la suite d'un avortement, Neffeli Lykourgos fait la rencontre de Yéhouda Leibovitz, jeune hassidique avec qui elle amorce une liaison interdite tandis que ses parents sont retournés en Grèce et que son fiancé soigne son père malade à Damas. Liaison empreinte de culpabilité et de faux-fuyants où chacun des deux amants trouvera avec l'autre une occasion de s'abandonner, mais aussi une matière à posséder, puis à trahir. Rappelant par moments L'Amant de Marguerite Duras dans l'expression d'un désir transgressif, le premier roman de Tassia Trifiatis annonce une carrière plus que prometteuse dans le monde des lettres. Malgré quelques tournures stylistiques et des motifs à la mode (multiculturalisme, couple interreligieux) et malgré un propos qui aurait gagné à être précisé, Judas fait preuve d'une habile maîtrise de la langue, le phrasé élégant de la jeune écrivaine épousant celui des corps enchantés et malmenés de ses personnages, de même que ses territoires réel et rêvé, du lieu de l'exil à la terre mythique des origines.

lundi 21 janvier 2008

La recrue du mois de février : Tassia Trifiatis - Judas

Mon triste plan se mettant en marche, le petit en moi s’allongeant dans mon esprit, Yéhouda mettait sans cesse son oreille sur mon nombril. Il serait un père exécrable. Je savais qu’il était trop puéril pour s’occuper de qui que ce soit. Il n’avait d’ailleurs jamais réussi à bien prendre soin de moi : il me quittait à perpétuité, me jetait sans pitié. Puis il revenait si souvent que je me mettais à vomir dès que j’entendais sa voix après une millième absence. En y réfléchissant bien, faire des enfants morts était la meilleure façon de couper des liens. Avec Haïthem aussi, cela avait bien fonctionné. Mais Yéhouda, étrangement, me suppliait sans cesse de le garder en moi. Il était mignon, au fond.

Entre ses trois hommes – Père, le placier de sa vie Haïthem le fiancé disparu et Yéhouda, sa nouvelle convoitise -, Neffeli cherche un enfant qui sort constamment de sa vie. Que verra-t-elle par le judas de la chair, lorsque Yéhouda, le garçon hassidique, retirera son sthreimel et ses habits séculaires? Fans le duel qui s’engage entre eux s’installeront, comme une fièvre rémittente, les règles douloureuses d’un conte cruel.

Réf. : Judas, Tassia Trifiatis. Éditions Leméac, 2007, 141 pages, ISBN : 978-2-7609-3287-6.