lundi 15 octobre 2007

Quand le terrorisme se conjugue en fleurs de lys

Roman Maric, d’origine roumaine, est de passage au Québec au même moment où un nouveau regroupement indépendantiste radical pose des bombes dans des écoles anglophones. Il ne s’agit pas d’un hasard : Roman est au Québec pour ce mouvement, pour ses bombes, pour la lutte à la liberté.

Le sang des colombes est donc l’histoire de ce jeune homme habitué à circuler comme une ombre qui vient remplir un contrat macabre et criminel pour la liberté au Québec et qui se réfugie, le temps de laisser la poussière retombée, dans le petit village de Saint-Alexis. Là il découvrira une vie qu’il n’avait jamais pu imaginer faites de confiance, d’amitié et même d’amour. Vivant chez le peintre Gauthier, découvrant l’amitié du maire Hubert, coincé entre deux sœurs rivales, personne ne pourra se douter qu’il est le maître d’œuvre du sang qui s’écoule partout sur le territoire. C’est un roman qui aborde la question de la violence politique et de ses paradoxes, un peu comme le faisait La clameur des ténèbres de Neil Bissoondath.

D’entrée de jeu il faut souligner la volonté manifeste de l’auteur, de ne pas écrire un roman autofictionnel. On comprend, et on sent même dans l’écriture, cette volonté de regarder plus loin que soi, d’embrasser plus large, de toucher des thèmes plus grands. J’ajouterais que certains personnages sont très intéressants. Il m’a semblé que la figure la plus peaufinée de ce roman est celle du peintre Gauthier dont le rapport ambivalent à la violence m’apparaît plus crédible que celui de Roman. D’ailleurs, les réflexions autour de l’art contemporain sont pertinentes et une certaine scène d’un vernissage à New York la plus réussie du roman à mon goût.

Mais certains éléments m’ont laissé sur ma faim. D’une part, l’ambivalence de Roman ne me semble pas assez exploitée, à peine esquissée. On s’attendrait à ressentir le déchirement vécu par celui qui découvre la paix mais est appelé par un destin de violence. Déchirement qui était à la fois subtil et palpable chez Bissoondath.

D’autre part, il faut un certain courage, que je salue, pour écrire une politique fiction, mais ça soulève aussi certains problèmes. Un de ces problèmes, majeur à mes yeux, c’est qu’un terroriste ne peut pas être à la fois un mercenaire et un idéaliste. Les terroristes tuent pour une cause ou ils tuent pour l’argent. Ils ne circulent pas à travers le monde à la fois grassement payés et dévorés par une quête de liberté. Roman se bat pour la mémoire de son père mort en affrontant le communisme en Roumanie. Or la quête de «liberté» de l’Est européen et la quête de «liberté» québécoise ne sont pas des quêtes assimilables. L’une concerne une question identitaire, l’autre concerne la démocratie. La liberté n’a pas un sens univoque.

L’autre problème, c’est l’extrême délicatesse de la question de la violence politique. Dany Leclair affirme ne pas cautionner les actions violentes de ses personnages, et je le crois sans hésitation. Le roman se termine tout de même sur l’idée que la lutte se poursuit au nom «des opprimés de la terre». Ça laisse un certain arrière-goût dérangeant de «Hasta la victoria siempre» qui n’a strictement rien de métaphorique.

Je le réitère, il fallait du beau culot pour écrire un tel livre dans une époque où le politique semble la dernière préoccupation de bien des gens et de bien des livres. Mais la politologue en moi croit tout de même qu'une politique fiction ne devrait pas se permettre de trop criantes invraisemblances.

3 commentaires:

Dany Leclair a dit…

Merci à tous pour vos commentaires et votre lecture attentive.

Je m'inspirerai peut-être de certaines de vos critiques pour préciser certains points dans une éventuelle section de mon site.

Ou alors nous pourrons nous en reparler au Salon du livre.

Cosmos a dit…

Ah! Catherine, j'aime la justification finale. Sinon, tu me rappelles tellement que je dois étudier les théories de la lecture. Comme si ton horizon d'attente était tellement bien défini; qu'il n'y avait plus rien à faire. L'organisation est là, l'objet est là; faut que l'objet fite dans l'organisation, sinon, il y a un problème.

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Ce qui n'est pas mal. (Heureusement que c'est toi et que je t'aime!)

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Peut-être est-ce mon opinion de littéraire qui est déformée? À force de fréquenter la marginalité, les trucs joyeux, les bons trucs; j'en verrais partout?

C'est sûrement vrai.


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N'empêche, le lecteur moyen est dépolitisé, il ne se politisera pas. Sûrement pas avec un livre, en tout cas. En tout cas, pas celui-là, au fond, puisque ce n'était pas son but.

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Je te laisse le réfléchir...??

Catherine a dit…

Dany: Je réponds partout et nulle part à la fois. Ton attitude est en effet tout à ton honneur et même si je trouve normal que la critique te fasse te poser des questions, faut la repositionner où elle est: des commentaires très personnels, des lectures très personnelles.

Je le redis, tu as posé un geste courageux. Par moment je n'ai pas pu te suivre, mais ça ne change rien au courage du geste, vraiment!

Bas: euh vous dites? Évidemment je lis en fonction de qui je suis «where you stand is where you sit». Pour moi le personnage de Roman manque de crédibilité, évidemment ça a fait mal à ma lecture. Je pense que c'est un sujet qui soulève d'immenses questions et je pense même que Dany l'a choisi pour ça (de là le geste courageux). Mais je pense que par moment il s'enfarge dans ce sujet très grand, très vaste, très lourd et très délicat. Que tu sois pas d'accord ça me va, t'es pas le seul... ;o) Heureusement!